Henri Anglade, l’histoire d’une photo

Lorsque je reçois cette photo de mon copain Flo par messagerie, celle-ci me frappe immédiatement. C’est une photo, une vraie. Elle est bien cadrée, bien équilibrée, de qualité. Enfin cet abbé qui court aux côtés du cycliste qui semble chercher un second souffle est plutôt cocasse. Après ça parait tellement naturel, qui n’a pas couru quelques mètres ne serait-ce que dans l’imaginaire derrière son champion favori ? Et pourquoi pas un curé en soutane et béret ? De suite on pense au Tour de France, à une journée chaude d’été, un journée particulière dans son petit village : la caravane du Tour précédent les coureurs, l’écoute à la radio de la situation de la course, la chaleur accablante, et puis les motards qui défilent, et enfin « ils arrivent, ils arrivent ! » Tout cela réveille des souvenirs, et en cette période de confinement propice à la nostalgie, il me fallait en savoir plus sur cette image.

Henri Anglade sur les routes du Tour de France
Henri Anglade sur les routes du Tour de France © Miroir Sprint

La légende qui affublait le cliché affichait Henri Anglade, Tour de France 1959. Soit. Qu’à cela ne tienne je me renseigne sur le parcours du Tour 1959. Rapidement, je situe la photo dans les contreforts des Alpes, peut-être le Vercors, et sa barrière naturelle caractéristique. Je ne connais pas de vue similaire dans les Pyrénées, éventuellement vers les Grands Causses, mais rien de sûr. Le tracé du Tour m’informe qu’il passe justement en plein dans le Vercors. Bingo, je me dis que ma recherche va être rapide. La 17ème étape Saint-Etienne – Grenoble du lundi 13 juillet 1959 est dans mon viseur. Tiens, les coureurs sont passés par le col de Romeyère que j’ai grimpé avec mon beau-père il y’a pas mal d’années… Avec Google Earth et le Geoportail IGN, je commence à chercher la bonne vue. Mais je coince, je ne trouve pas le bon angle. Je vais trop vite en besogne.

Tour de France 1959
Tour de France 1959

Attardons-nous sur la photo. Que nous apprend-t-elle ? Il y fait beau, la chaleur y semble présente. Le coureur semble un peu émoussé par l’effort, en tous cas, il ne rechigne pas à saisir la gourde tendue par l’abbé. On est donc en pleine montée, la pente sur la photo semble le confirmer, et puis de toute façon personne ne peut courir à côté d’un cycliste de ce niveau si ce n’est pas en montée. Le sommet semble plus haut. Mais quelle est cette barrière qui strie l’horizon ? On voit un petit hameau un peu plus loin, mais rien d’identifiable, pas même un clocher. L’ambiance semble méditerranéenne. Quelques reliefs en second plan semblent bien secs et ravinés. L’ombre du coureur interpelle aussi, on dirait que le coureur va plutôt vers l’Ouest, ou le Nord-Ouest du moins (si c’est le Tour de France, on peut imaginer la photo prise grosso modo entre 11h et 15h). Ces premiers éléments rapides font que je coince, cela ne correspondant pas trop à cette étape Sant-Etienne – Grenoble. Les étapes suivantes alors ? On est encore plus en montagne, et au Nord, trop alpin, ça ne correspond pas non plus.


Le résumé de l’étape Saint-Etienne – Grenoble de 1959


C’est alors que je sollicite mon copain Julien. C’est le genre de défis un peu futile que nous aimons bien relever. Il y a des années il m’avait bluffé en trouvant le lieu d’une photo du brésilien Salgado en quelques minutes, en la situant exactement au bon endroit dans la chaine des Brooks en Alaska. Je cherchais depuis des jours, et avec 2-3 indications que j’avais pu trouvées, il était arrivé à la solution. Depuis de temps en temps, on se lance des défis du même genre.
Rapidement il arrive au même lieu que moi, le Vercors. Pourtant on ne trouve pas le bon angle. « On dirait que c’est plus au Sud quand même ». Cette conclusion revient souvent. « On dirait même des sierras espagnoles » me lance-t-il, mince ça se complique.

Notre Dame des Cyclistes © encreviolette.unblog.fr

Entre temps, les recherches sur internet sur Anglade me font divaguer. J’apprends l’existence d’une église, Notre Dame des Cyclistes, fondée par le père Joseph Massie, à Labastide d’Armagnac (40). Cette église est consacrée à la charité des cyclistes, mais est devenue un sacré musée puisque de nombreux cyclistes pro ont fait don de leurs maillots. Cette église se visite. Le tour 1989 y fait même un départ d’étape, cette fameuse année où Greg Lemond remporte le Tour de 8 secondes sur Laurent Fignon lors d’une dernière étape Contre-La-Montre épique sur les Champs-Élysées. « Un miracle » dira-t-il. Et là je tombe sur une photo d’un vitrail reprenant le fameux cliché. Et qui a fait ce vitrail ? Henri Anglade lui même ! Drôle de coïncidence. La montagne au loin a juste été remplacée par l’église de Saint-Jacques de Compostelle. Et si l’abbé en question était justement le fameux père Joseph Massie ? Je cherche un peu, fausse piste.

Je consulte des vidéos de l’époque, et m’aperçois lors du résumé de la fameuse 17ème étape du Tour 59 (qui lancera le sacre de Federico Bahamontes) qu’il y a un truc qui cloche. En cette année 1959, Henri Anglade est dans l’équipe Centre-Midi, dossard 142 (ça pourrait effectivement correspondre, même si on pourrait penser à 147 ou 141), mais surtout il est champion de France. Et là, ça cloche vraiment. Même si l’image est en noir et blanc, Anglade ne porte pas de maillot tricolore. Il semble plutôt uni et clair. Le maillot jaune ? Non, Anglade le portera que deux jours en 1960, il sera alors en équipe de France et surtout avec un dossard 41. Un autre maillot distinctif ? Je ne trouve pas non plus. Et si ce n’était pas tout simplement son maillot usuel de chez Centre-Midi, bleu ciel, agrémenté d’un peu de jaune. Le vitrail réalisé par Anglade montre d’ailleurs bien qu’il portait ce jour-là le maillot de Centre-Midi. C’est enfin là que je commence à remettre en cause la légende du document reçu. Vite, quel était son dossard dans les années autour de 1959 ? 141 en 1958 ! Ah oui ça correspond ! Voyons vite le tracé du Tour en 1958. Il descend plus au Sud-Est qu’en 1959. Oui le champ des possibles s’offre à notre requête. Je préviens mon copain Julien qui me dit avant que j’avance mes arguments : « non mais y’a pas à ch…, c’est plus au Sud ton truc, c’est pas le Vercors ». Je lui confirme qu’il a raison et lui expose mes avancées. « Mais ça change tout ça »

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Le tracé du Tour de France 1958
Le tracé du Tour de France 1958 (© www.touratlas.nl / Jan Dorrestijn)

Oui ça change tout. Du coup je pars de l’idée que la photo est prise en 1958 et non pas 1959, et je trouve quelques occurrences sur le net, mais rien de très sûr. Pourtant les infos convergent. Retour au parcours de 1958. Une étape attire d’emblée l’attention : 19ème étape Carpentras-Gap, le 14 juillet 1958. Les étapes d’avant (avec le Ventoux) ou d’après ne peuvent pas proposer de paysages similaires. Le tracé est scruté :
Carpentras – Vaison la Romaine – Buis-les-Baronnies – Col de Perty – Orpierre – Col de Foureyrasse – Tallard – Col de la Sentinelle – Gap

Je connais un peu le coin pour avoir roulé dans les Baronnies, et j’exclue rapidement la première partie de l’étape. Rapidement la silhouette de Ceüse s’impose. On pourrait être juste en dessous dans l’attaque du col de Foureyrassse. Mais je ne sais pas trop par où ils abordent le col. Ça tâtonne. Google Earth fait chauffer l’ordi. Je sens que l’on n’est pas loin. Google Streetview est appelé en renfort, mais la fonction n’est pas présente partout. Je m’attarde alors sur le col de la Sentinelle, non ce n’est pas possible, c’est pas ça. Arghhh. Revenons sur le col de Foureyrassse. Oui ça a l’air d’être par là.


Le résumé de l’étape Carpentras – Gap de 1958

Pourtant je ne trouve pas le bon angle, le bon profil de Ceüse. Je flanche alors. Cela fait 3 jours que je cherche. Je ne trouverai pas l’endroit. Je range mes documents dans un dossier, et déclare à Madame « bon j’arrête mes recherches, je ne suis pas loin, je pense avoir trouvé même, mais j’ai encore un doute.
– Et Julien, il dit quoi lui ?

Je n’ai pas de nouvelle depuis quelques heures. Je lui ai envoyé mes infos. »

En soirée, le téléphone sonne, c’est Julien.
« – allo ?
– salut.
– allo ? Hallo ? (avec un accent germanique)
– Hallo ? de quoi Hallo ?
– héhé j’ai trouvé.
– c’est pas vrai ?
– c’est les Allauds.
– Les Allauds ? C’est où ça ?
– c’est sur la commune de Lardier-et-Valença.
– Ah mais c’est là que j’ai trouvé aussi ! Avec Ceüse au fond, t’es d’accord alors ?
– Oui oui c’est Ceüse. »

Je file direct sur Google Earth, et retrouve le hameau des Allauds. Et oui effectivement on est au bon endroit. J’ai tourné 200 fois sur le lieu sans trouver le bon angle. Et pourtant oui c’était bien là. Deux éléments nous permettent d’y croire un peu plus, tout d’abord une petite colline ravinée dans la partie gauche de l’image et enfin la ligne électrique. L’allure des maisons est aplatie par Google Earth, mais ça correspondant bien, plus de doute.

Le masque tombe. La photo a donc été prise le 14 juillet 1958 au lieu-dit Les Allauds sur la commune Lardier-et-Valença (05). Un 14 juillet ! Drôle de date pour cette photo. L’imaginaire reprend le pas, les gens au bord de la route…

Vue générale du lieu de la photo
Carte IGN correspondante
Henri Anglade, Tour de France, 14 juillet 1958
Henri Anglade, Tour de France, 14 juillet 1958 © Miroir Sprint
Bon là, on va loin…


Raphaël Geminiani est en jaune, et au soir de cette étape, rien ne permet de faire vasciller sa confiance. Gaul a été distancé (avec Bahamontes il chutera dans la descente du col de Foureyrasse), son adversaire est tout trouvé : Jacques Anquetil. Et pourtant, et pourtant. Deux jours plus tard, le luxembourgeois Charly Gaul réussit un sacré numéro et mettra 14’35 à Geminiani. Ce dernier croyait tout de même sauver son maillot jaune, mais l’italien Favero l’attaquera et le distancera, afin de le devancer de 39″ au général. Lui qui y croyait dur avec la défaillance d’Anquetil, le voici dégoûté et effondré à l’arrivée à Aix-les-Bains, et lancera : « Ils ne me prendront pas mon Tour. Je les aurai quand même, ces traîtres, ces Judas…  » Dans un numéro spécial de l’Équipe il avouera en 2019 : « Je pleurais car je savais qu’à 33 ans, c’était fini, je ne retrouverais plus une occasion pareille.  » Deux jours plus tard, lors du contre-la-montre de Besançon – Dijon, Gaul scelle son succès en enfilant le maillot jaune pour la première fois, la veille de l’arrivée ! Henri Anglade finira 17ème.

L’année suivante en 1959, Henri Anglade finira à une très belle seconde place, faisant ainsi honneur à son maillot tricolore, dans l’ombre de l’Aigle de Tolède, Federico Bahamontes, premier vainqueur espagnol sur le Tour. A la fin du contre-la-montre du Puy de Dôme le 10 juillet 1959, il déclarera « Vous savez un aigle ça a deux ailes, moi je n’en ai pas ! »

L’équipe Centre-Midi en 1958, avec Henri Anglade tout à droite

Ultime question ? L’abbé porte comme une espèce de chasuble, mais difficile de voir. Un officiel ? Je me souviens de l’histoire d’un abbé dans mon coin du Tarn-et-Garonne qui était commissaire de course sur le Tour de France. L’abbé Joubert portait des lunettes, et suivait les coureurs à moto, et a priori pas de ressemblance physique. Le copain d’Anglade est probablement un abbé local.

Ce cliché est issu d’une collection de Miroir Sprint que la galerie de Jean-Denis Water veut (re)mettre en avant, geste à saluer car elle le mérite bien !

Toutes ces recherches n’auraient pas pu arriver à ce résultat sans les sites suivants :
www.lagrandeboucle.com
www.ledicodutour.com
www.memoire-du-cyclisme.eu
www.ina.fr
www.google.fr/intl/fr/earth/
www.geoportail.gouv.fr

Merci à Flo (sans toi, pas de photo !), à Julien (pour son aide), et à Mickey (pour son aide également)

8 réponses sur “Henri Anglade, l’histoire d’une photo”

  1. Tout simplement captivant…! Ça vaudra largement un documentaire, j’adore la démarche, le suspens, et le final. En plus c’est bien écrit. Bravo!!

  2. Excellent!!!
    Bravo inspecteur Sam, quelle enquête!
    Merci pour la mise en lumière de cette photo insolite et la reconstruction de son histoire ! Chapeau pour le coup d’œil!
    C’est captivant à lire en tout cas.

  3. Bravo Sam, je viens de lire avec intérêt cette étonnante enquête transmise par Françou. Extraordinaire travail de recherche et d’investigations !!!!

  4. Passionant Sam!!!! Je me suis régalé. Ce confinement nous permet de prendre le temps et de profiter de pepites comme celle que tu nous propose !!! Bise 😉

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